Cinéma

Droit de parole

Patrick Péris

Nous avons écouté les enfants lire l’avenir

Droit de parole : notre futur collectif selon la jeune génération

Vivre-ensemble, environnement, démocratie... Ce documentaire vox pop donne la parole aux jeunes Montréalais au sujet de l’avenir collectif de leur ville. Le réalisateur Patrick Péris a interviewé plus de 80 enfants et adolescents issus de différents quartiers de Montréal. Leur lucidité et leur prescience dérangent et bouleversent.

Le récit



NOUS ÉCOUTONS

C’est un de ces soirs d’été où la ville est sereine et disponible. Les âmes flottent, l’air est léger. Dans l’hôtel de ville de Montréal, à deux pas de la très solennelle salle du conseil, des enfants mangent des croustilles et sirotent leur jus. Ils prennent l’apéro. Ils sont les vedettes de la soirée. Au micro, une conseillère leur dit : Montréal a besoin de vous, et elle ne croit pas si bien dire ; elle n’a pas encore vu le documentaire de Patrick Péris, et nous non plus.

Pendant 56 minutes, 82 enfants des quatre coins de l’île de Montréal, âgés de 7 à 17 ans, vont parler face à la caméra de démocratie, d’environnement, d’école, d’amitié et de nouvelles technologies. Leurs connaissances et leur prescience sont dérangeantes. Ils ont tout compris – ils ont compris que les générations d’avant avaient mis à mal leur terrain de jeux (nos milieux de vie) au point d’en menacer l’existence. Ils ont compris que la démocratie n’est qu’illusion. Ils ont compris que l’homme est un loup pour l’homme.

Ils ont plein d’idées, aussi.
Il y en a un qui propose l’interdiction de fumer le mercredi.
Une qui trouve qu’on devrait se lever plus tard, pour avoir « des rêves plus longs ».
Un qui propose d’utiliser des moutons à la place des tondeuses dans les espaces verts.
Il est question de voitures volantes, évidemment.
De déchets qui se déplaceraient automatiquement jusqu’aux poubelles.

Ils sont Montréalais : ils sont obsédés par le vivre-ensemble et les questions de discrimination et de racisme. Ils disent : Les écoles sont super multi ethniques à Montréal, et pourtant il y a tellement de racisme ! Ou bien : Si on impose une charte des valeurs aux immigrants, ils vont se sentir dépouillés, et ne plus être capables de s’ouvrir.

Ils sont d’une lucidité et d’un fatalisme saisissants quant à la dépendance aux cellulaires, la leur, celle des autres.

Pour l’évasion fiscale, ils sont au courant.

Pour la baisse des heures d’orthopédagogie à l’école, ils sont au courant.

Pour notre dépendance au pétrole, pour le réchauffement climatique, ils savent. Il y a une petite fille qui dit, tout sourire, cette phrase glaçante : On est chanceux, on est encore sur Terre

Ils ont remarqué que Montréal était constellée de cônes orange, de nids de poule, de rues barrées, de bouchons. Ils ne comprennent pas pourquoi les travaux ne finissent jamais.

Et au milieu de cet océan de connaissances, de lucidité, il y a leurs sourires, et leurs désirs d’avenir. Les plus âgés prônent le pouvoir au peuple, la réforme du mode de scrutin, une assemblée constituante...

On les écoute, et on se prend à rêver que le temps s’accélère, pour les voir aux commandes de la ville.

L'utopie

La solastalgie est ce sentiment de déracinement sur le territoire où nous avons pourtant nos racines, ce mal du pays que l’on ressent tout en étant chez soi. C’est un néologisme du penseur australien Glenn Albrecht – il pensait tout particulièrement aux lieux défigurés par l’exploitation des ressources naturelles.

Cette solastalgie, nous la ressentons tous confusément, parce que notre monde nous glisse entre les doigts ; et la démocratie, qui constitue précisément notre rapport actif au monde, s’étiole singulièrement, se détache de ses fondements, est asservie, domptée, instrumentalisée, tordue dans tous les sens. Elle n’est plus qu’une énergie parmi les autres.

Nous devons travailler notre solastalgie au corps, nous la voulons énergie plus que nostalgie, nous la voulons motrice, aiguillon et matrice ! Maintenant !

Le jeune philosophe québécois Jonathan Durand-Folco croit que la condition du réenchantement démocratique est de réinvestir les enjeux locaux. Nous devons épanouir notre conscience des lieux, écrit-il, et notre citoyenneté territoriale (1). Et rêver sans compter. Rêver sa ville. Comme les jeunes Montréalais interviewés par Patrick Péris :

Montréal dans 25 ans, c’est fou / Être en l’air, ça a l’air le fun / On va cultiver dans les maisons / Faut que le déchet se téléporte du sol à la poubelle / Une meilleure vie ensemble que tous seuls / T’appelles des gens qui sont riches pis tu leur dis de donner aux pauvres / Le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple / On se lèverait tard pour faire des rêves plus longs / Il faut s’exposer jeune, sinon on va se replier à l’âge adulte / On est chanceux, on est encore sur Terre

ON SE LÈVERAIT TARD POUR FAIRE DES RÊVES PLUS LONGS

Et c’est exactement ça. Il faut que les rêves s’allongent, ne s’évanouissent pas au lever du soleil, s’accrochent à notre vie consciente, à nos journées actives, à notre pensée lucide. Et nous devons les formuler à tout prix, les faire exister par les mots, puis par l’action.

NOUS VOULONS

Nous voulons retrouver, dans le spectacle quotidien des visages et des lieux, l’énergie du désir. Nous ne voulons pas, parce que le monde va mal, perdre l’envie d’avoir envie. Nous voulons ignorer nos fatalismes, nos « à-quoi-bonismes ». Nous voulons le faire tous et toutes ensemble.

Plutôt que replier nos corps et nos esprits, nous préférons les exposer au vent de la démocratie, même quand il fait froid, surtout quand il fait froid. Nous voulons combattre la peur de penser, puis d’exprimer ce qui nous traverse. Nous voulons dépasser nos lâchetés, nos étroitesses, nos conforts aveuglants. Nous voulons investir l’arène publique, à notre façon.

Cette lucidité teintée d’espoir de nos enfants, nous voulons la prendre, l’apprendre. En échange, nous leur transmettrons un élan pour la chose collective. Nous voulons leur dire combien il est électrisant d’être soi avec et pour les autres, d’être soi et les autres tout à la fois.  

Nous sommes Montréal.
Nous voulons l’avenir, mais tout de suite.
  1. Jonathan Durand-Folco, À nous la ville, Écosociété, Montréal, mars 2017

Les traces

Droit de parole et la démocratie 

Découvrez la bande-annonce du film :

Carte d'identité

Patrick Péris

Patrick Péris

Réalisateur polyvalent et autodidacte, Patrick Péris se démarque par son souci du détail, son efficacité et ses images au service des émotions. Il possède une filmographie diversifiée, tant en fiction qu’en animation. Cette année, son court métrage d’animation Nadine, produit par l’ONF, se balade dans les festivals partout dans le monde. Il œuvre aussi dans le milieu de la pub et du vidéoclip depuis plusieurs années. Récemment, Il a travaillé sur une série de portraits d’artistes qui font le tour du globe. Patrick possède une excellente visibilité sur le web et son approche est adaptée aux constantes évolutions technologiques. Curieux, passionné et performant, Patrick est toujours en quête de nouveaux défis.

Partage

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Coproduction et codiffusion

Kino
LA SERRE – arts vivants

Partenaire

FONDS de solidarité FTQ

Crédits de l’œuvre

Création Patrick Péris

Vidéo

Réalisation et montage Joël Morin-Ben Abdallah; Caméra : Isabelle Stachtchenko, Charlie Marois, Joël Morin-Ben Abdallah;
Son Sophie Bédard Marcotte, Joël Morin-Ben Abdallah;
Le tournage a été rendu possible grâce à l'équipement de ON EST 10, coop de solidarité

Photos

Événement Lucie Rocher
Portrait Albert Zablit

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