Arts interdisciplinaires

Centre d'archivage du savoir sensible

Félix-Antoine Boutin | Création Dans la Chambre

Nous avons caché dans le sable de précieux messages

Cette installation monumentale et participative est née d’une réflexion du metteur en scène Félix-Antoine Boutin sur la transmission des savoirs familiaux et non-scolaires. Artistes et passants viennent déposer des secrets, des récits, des objets qu’ils souhaitent voir transmis aux générations futures.

Le récit

NOUS COMMUNIONS

Safia Nolin est là, casquette blanche à l’envers, décontractée et concentrée à la fois. Il y a le bruit du va-et-vient d’une planche à roulettes sur le bitume de la place de la Paix, la rumeur d’une radio musicale, le ronflement d’un gros bus Pacific Western. Et, dans cette urbanité trépidante, sous nos yeux étonnés, une cérémonie se déroule lentement, non pas indifférente aux signaux que lui envoie la ville, non pas étrangère à ce vieil itinérant inuit qui exclame sa surprise face aux spectateurs, mais tranquille, indulgente, déterminée.

Ce que nous voyons : trois meubles à tiroirs disposés en C qui évoquent un columbarium en marbre, et une plateforme au milieu. Ce que nous allons voir : une série de mini-processions et de rites inventés qui réactivent les notions du sacré et de la transmission. Ce que nous ferons quand l’événement sera terminé : écrire de petits textes, fabriquer de petits objets, soulever la paroi transparente des tiroirs et enfouir nos souvenirs / nos souhaits / nos secrets dans du sable.

Avant que la cérémonie ne commence, Otsi'tsaken:ra (Charles Patton), un Mohawk de Kahnawake, est venu inaugurer le OFFTA de l’autre côté de la rue, au rez-de-chaussée du Monument national. Il a dit ceci, en anglais : « La responsabilité de mon peuple, c’est de conserver la langue et de transmettre la culture. Et avant personne ne s’intéressait à nous. Et maintenant on nous dit que nous devons partager notre message (...) Avec ces mots, j’ouvre cet événement. »

Nous (le Québec, l’Occident) avons perdu le sens de la continuité, des savoirs intergénérationnels et du religieux qui aide à supporter et à porter les moments décisifs de la vie ; mais plutôt que d’imiter la manière de faire amérindienne, nous allons créer nos propres rituels, suggère le comédien Stéphane Crête, devenu « célébrant » laïc, et curieux de voir la démarche du jeune metteur en scène Félix-Antoine Boutin, aux manettes de ce « Centre d’archivage du savoir sensible » (le nom de ce dispositif façon columbarium) et de l’événement cérémoniel qui l’accompagne.

Alors, tandis que le soleil nous gratifie d’une de ses rares apparitions, s’amorce le spectacle. Des performeurs amateurs, essentiellement des femmes d’un certain âge, des enfants et des ados, vêtus de noir avec une collerette en dentelle blanche, s’activent au milieu du meuble géant couleur marbre, défilant avec des bannières religieuses joliment rebaptisées : « Cimetière du savoir perdu », « Danser le chemin parcouru » ou « Embrasser les fantômes ».

Choses vues :

  • Une dame âgée ressuscite une petite fille couchée sur le socle central, et lave son visage.
  • Une bande d’enfants reproduit les gestes de la dame âgée, qui semble mimer des activités manuelles d’antan.
  • La petite fille enlève à la dame ses dentelles.
  • La dame s’allonge et les enfants la redressent et la lavent à leur tour.
  • Deux autres femmes l’ensablent avec du sable rouge.

Et aussi :

  • On écoute un mini-orchestre et une chorale murmurée et désynchronisée.
  • Des souvenirs familiaux poétiques et frémissants sont transmis par des haut-parleurs.
  • Ainsi qu’une « prière pour l’immortalité » qui dit – comme aurait pu le dire aussi, peut-être, l’homme de Kahnnawake : « Souviens-toi que c’est dans les blessures de ses ancêtres qu’un peuple se construit / Souviens-toi que c’est dans les failles que poussent les plus grandes forêts / Et qu’il faut se perdre souvent pour se retrouver ailleurs. »

Voilà.

L’utopie

Émilie Laveau habite Hochelaga-Maisonneuve. Elle tricote des pantoufles pour hommes à deux pas du meuble géant conçu par l’équipe du metteur en scène Félix-Antoine Boutin, sur la place de la Paix, à Montréal. Nous sommes en juin 2017. Le meuble géant est composé de tiroirs où on peut enfouir, dans du sable doux, de grands secrets et de petits objets, pour susciter le désir de transmettre des recettes familiales, des souvenirs ensevelis, des valeurs à ne pas oublier. Félix-Antoine a invité Émilie et d’autres membres du Cercles de Fermières à venir enseigner l’art du tricot, du crochet. « Ça marche ! s’exclame ce jour-là Émilie. Les gens viennent apprendre le tricot, le fléché, le tricotin ; c’est extraordinaire, même les hommes sont là ! »

***

Nous avons l’impression d’avoir perdu les savoir-faire d’avant. Nous nous voyons comme des caricatures de la postmodernité, perdus dans le flux informationnel et les réseaux sociaux. Nous vivons dans cette ville-monde, Montréal, dont nous goûtons la diversité, la fluidité, le renouveau permanent, et où se noient peut-être nos souvenirs et nos racines – ce qui, indiscutablement, allège, ce qui émancipe. Mais faut-il absolument tout oublier ? Est-ce que nos vies modernes et – en partie ! – désaliénées transitent nécessairement par cet oubli ? Comment la ville peut-elle devenir le creuset de nos êtres au complet, certes nos « êtres adultes urbains », mais aussi nos « êtres enfants » et nos « êtres enracinés » ? Pouvons-nous rendre hommage à nos ancêtres dans cette vie horizontale et trop riche dans laquelle nous nous perdons ? Pouvons-nous transmettre ? Être le pont entre passé et futur ?

(Cassandre Lambert-Pellerin est une jeune ethnologue de Québec, spécialisée dans les questions de patrimoine et de transmission intergénérationnelle hors-institutions. Elle dit que non seulement nous pouvons nous souvenir des traditions et les transmettre, mais que nous le faisons déjà. Elle déconstruit notre caricature. Elle dit : « Par exemple, le centième anniversaire des Cercles de Fermières a été reconnu par le gouvernement du Québec comme un événement historique. Ces lieux de transmission des savoir-faire textiles continuent de recruter des femmes de tous âges partout dans la province, en ville et à la campagne. Autre exemple : les artistes font de plus en plus appel à la tradition comme matière première pour leurs créations. Je pense à un spectacle qui référait aux repas du temps des récoltes, à une exposition interactive sur le rôle des berceuses et des chaises berçantes (1) ou au renouveau de la musique trad québécoise, au succès des concerts de la Chasse-Balcon (2), etc. Aux ateliers d’artisanat, qui remportent un grand succès. La tradition est vivante ;il n’y aucune nostalgie à avoir. Et ce n’est pas un élément identitaire : c’est une manifestation de la culture ! »)

***

Trouvés dans les tiroirs du meuble géant de Félix-Antoine Boutin et ses partenaires : des conseils pour pêcher la truite ou faire fuir un ours; une maison des fantômes vietnamienne en papier ; une liste de prénoms écrits en inuktitut et transcrits en écriture romaine (Loisa, Mary, Stephan, Pierre, John, Johnny, William, Anis et Akisu) ; une ode aux ruelles et à l’enfance ; une petite poupée faite de cordes et de fils ; un modèle de tricot ; les souvenirs d’une enfance campagnarde ; et tant de mots écorchés, de lettres aux absents, de cris d’amour. Autant de volontés d’exister à travers le temps, et pas seulement dans l’immédiateté. Comme le suggère cet extrait du « protocole » distribué aux passants par la gang de Félix-Antoine Boutin :

Rappelle-toi tout ce qui te traverse tous les jours
Rappelle-toi tout ce qui t’a toujours traversé
Rappelle-toi ce qui te traversera plus tard

***

NOUS VOULONS

Nous voulons brasser nos mémoires enfouies. Nous voulons nous immerger dans les savoirs ancestraux des communautés de la métropole.

Nous voulons une ville qui perd en vitesse, qui gagne en épaisseur. Nous rêvons de lenteur, de langueur, de profondeur.

Nous voulons qu’elle soit le creuset de nos êtres au complet. Nous voulons faire d’elle un berceau, mais transparent, ouvert, inclusif.

Nous voulons une ville où aînés et enfants se gardent et se regardent. Nous rêvons de tendresse intergénérationnelle, d’amour en continu.

Nous voulons, comme l’écrit Félix-Antoine Boutin :

  • déterrer l’enfant en nous
  • danser le chemin parcouru
  • embrasser les fantômes
  • exhumer les fossiles
  • transcrire la mémoire
  • laisser notre trace / fabriquer notre empreinte
  • choisir nos tombeaux
Nous sommes Montréal.
Nous voulons l’avenir (et le passé, et le présent), mais tout de suite.

Les traces

La transmission des savoirs
sous toutes ces formes 

Centre d’archivage du savoir sensible de Félix-Antoine Boutin et de son collectif Création dans la chambre est une installation interactive qui a occupé la place de la Paix, à Montréal, et a donné lieu à différentes performances et interventions ponctuelles. 

Pendant 10 jours, des interventions ponctuelles pensées par des artistes et artisans comme : David Boots, Jacob Wren, Audrey-Lise Mallet, Morena Prats, Sarah Dell Ava, Khoa Lê et la présence du Cercle des Fermières ont su animer le site et réactiver l’intérêt du public pour l’œuvre.

Découvrez le protocole rituel qui guidait le public participant ici.

Carte d'identité

Félix-Antoine Boutin | Création Dans la Chambre

Félix-Antoine Boutin | Création Dans la Chambre

Diplômé en interprétation de l’École nationale de Théâtre (Montréal) en 2012, Félix-Antoine Boutin fonde à sa sortie, Création Dans la Chambre avec la scénographe Odile Gamache et l’éclairagiste Julie Basse, auxquelles s’ajoute plusieurs collaborateurs, dont l’architecte Philémon Gravel. Avec ses spectacles multiformes, souvent inclassables, Création Dans la Chambre reconnecte l’art de la scène avec le sensible grâce à des procédés artisanaux tissant des liens entre l’intime et le spirituel ; le politique et l’existentialisme. Ce collectif a créé plusieurs spectacles depuis sa fondation : Un animal (mort), Koalas, Message personnel, Le sacre du printemps (Tout ce que je contiens), Les dévoilements simples (strip-tease), Archipel (150 Haïkus avant de mourir encore) et Orphée Karaoké. Félix-Antoine Boutin est en résidence de recherche à L’L (Bruxelles) en partenariat avec Montevideo (Marseille) depuis mars 2015. La dernière création de la compagnie, Petit guide pour disparaître doucement est issue de cette recherche.

Partage

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Coproduction et codiffusion

OFFTA
LA SERRE – arts vivants

Crédits de l’œuvre

Création Félix-Antoine Boutin et Création Dans la Chambre
Conception architecturale Philémon Gravel
Scénographie Odile Gamache
Éclairage Julie Basse


Vidéo

Réalisation et montage Joël Morin-Ben Abdallah;
Caméra Isabelle Stachtchenko, Charlie Marois, Joël Morin-Ben Abdallah; 
Son Sophie Bédard Marcotte, Joël Morin-Ben Abdallah;
Le tournage a été rendu possible grâce à l'équipement de ON EST 10, coop de solidarité

Photos

Événement Maxim Paré-Fortin
Portraits Félix-Antoine Boutin © Sylvain Verstricht, Création Dans la Chambre © Maxim Paré-Fortin
Performances et interventions Chloé Poirier Sauvé, Chloé Larivière, Vanessa Fortin, Hélène  Gruenais, Camille Legeron

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