Danse

Waltz

Jacques Poulin-Denis | Grand Poney

Nous avons dansé, haletants, dans le métro

Le chorégraphe Jacques Poulin-Denis a investi la station de métro Place-des-Arts à Montréal avec cette installation chorégraphique qui remet en question notre rapport à la mobilité et au transport dans la ville. Des étudiants de l’École de danse contemporaine de Montréal dansent et évoluent sur un tapis roulant dont le mouvement est synchronisé avec les rames du métro. Une œuvre résolument urbaine, joyeuse et déjantée, qui a réuni autour d’elle des passagers fascinés.

Le récit

NOUS DANSONS

C’est le 21 février, c’est l’hiver, et de jeunes adultes élastiques et boudeurs surgissent dans le hall de la station Place-des-Arts, en pantalons de sport noirs à bandes blanches, en chemises claires. Ils n’ont pas froid. Nous allons cesser d’avoir froid. Trois heures durant, nous les voyons célébrer le mouvement et la ville, danser sur un tapis roulant qui s’arrête et démarre au même moment que le métro qui circule juste en dessous. Ceux d’entre nous qui passaient par hasard, pressés par le souper à cuisiner, les enfants à aller chercher, se sont arrêtés. Nous sommes happés, nous sommes fascinés. Nous oscillons au rythme tonique et électronique de la bande sonore qui chuinte, ralentit, accélère, mugit ou valse au gré des fantaisies de son concepteur, qui est aussi le chorégraphe, ce lutin allumé, ce Tintin brun et joueur, Jacques Poulin-Denis. Il a imaginé un métro sillonnant l’île au grand complet, des stations partout, de Pointe-Claire à Rivière-des-Prairies, un rêve qu’on pensait possible dans les années 1980, et la voix dit :  

Prochaines stations : Roxboro-Pierrefonds, station Ville Mont-Royal, station Beaconsfield et station Pointe-Claire. Correspondance entre la ligne orange flash, la ligne marron, la ligne grise et la ligne violette picotée vert pistache. Jonction avec la ligne fleuris, la ligne à rayures, la ligne à motif safari, la ligne fluo, la ligne arc-en-ciel, la ligne dorée, la ligne chocolat, la ligne rose nane.

Succession de danseurs sur le tapis roulant. Celui qui court à perdre haleine avec un bouquet de fleurs qu’il n’arrivera jamais à offrir ; la belle fille sans cheveux, agitée de tics et de crispations ; celle en chemise orangée qui entame une transe hip-hop au rythme des noms de stations imaginaires scandés par une voix hors champ, encouragée par le groupe des danseurs regroupés au bout du tapis ; le couple qui se contorsionne, s’encastre et s’enroule, elle intenable, articulant une colère silencieuse ; les danseurs qui se croisent, se contournent et s’ignorent, ou font mine de, comme nous dans le métro, puisque la façon de vivre la promiscuité dans les rames est bel et bien de ne pas se regarder.

Je me suis reconnu-e, disent à notre caméra les spectateurs massés tout autour, racontant aussi ce qui, dans leurs trajets quotidiens, dans cette routine qui pourrait être aliénante, relève de la pure poésie.

Le texte de Daniel Canty se glisse entre les sons et les mouvements, appelant de ses vœux le transport dans tous les sens du terme, formulant ses fantasmes : il rêve d’une « bulle incassable » qui voguerait à travers les rapides de Lachine, d’un hydroglisseur le long du canal, d’un funiculaire au-dessus de Kahnawake, et « Je voudrais que le métro devienne assez grand pour qu’existent des stations abandonnées (...) ».

Ce qui est extraordinaire, c’est de vivre cet extra-ordinaire dans un hall de métro ordinaire, et que la quotidienneté, d’un coup, révèle sa part d’extravagance, de folie, d’utopie.

Terminus. Merci d’avoir voyagé avec la Waltz,

dit la voix.
C’est fini.
Ils sont essoufflés.
Merci d’avoir valsé.

L’utopie

Et tandis que les jeunes danseurs de Jacques Poulin-Denis valsent sur leur tapis roulant, et tandis qu’ils réinventent notre nomadisme urbain, nous entendons cette exigence, cette supplique, sous la forme d’un message anodin genre STM : « S’il vous plaît, nous demandons aux voyageurs de ne pas retenir leur pensée, afin de ne pas retarder l’avenir » (Daniel Canty).

Oui. S’il nous plaît, ne retenons pas notre pensée. Soyons torrentiels dans l’expression de nos idées, pour changer la ville / la vie. Notre Montréal n’est pas intimidante. Nous revendiquons ses imperfections, nous caressons ses aspérités, nous nous lovons dans sa langueur, sa coolitude. Elle n’est pas momifiée par les siècles des siècles, elle n’est ni musée ni cathédrale, elle a poussé sans se regarder dans la glace, elle est jungle, amusante, immense, iconoclaste, elle est béton, elle est montagne, elle est bondissante ou mal réveillée, elle est sans façon, elle est nous. Alors, osons la refabriquer à l’infini, osons réclamer des outils pour en faire l’oasis fluide et prospère et fourmillante et respirable dont nous rêvons.

Osons la consacrer aux circulations douces.

NOUS VOULONS

Nous voulons de la fluidité, nous voulons de la couleur : nous voulons plus de stations sur la ligne orange et sur la ligne bleue.

Nous voulons que l’asphalte de nos rues soit zébré de lignes blanches et hospitalières : nous voulons des couloirs de bus partout sur les grands axes – Saint-Denis, Saint-Laurent, Papineau, Sherbrooke, Saint-Urbain –, afin que nos autobus filent, mobiles, immarcescibles, incandescents, navettes spatiales, étrangers au trafic et aux vapeurs d’essence.

Nous voulons, en fiers destriers de nos vélos, galoper dans la ville sans peur et sans reproche : nous voulons des pistes cyclables au cœur des nœuds urbains, aux endroits précis où la voiture abonde.

Nous voulons dompter nos pulsions égoïstes, nos envies de bulle, nos ignorances volontaires : nous voulons que demain, dans le grand Montréal, les usagers des transports collectifs au quotidien (400 000) soient plus nombreux que le million et demi d’automobilistes qui sont au volant tous les matins, et que fleurissent l’autopartage, et la voiture électrique, et les stationnements aux abords des gares.

Nous voulons marcher la ville infiniment, amoureusement : nous voulons que les trottoirs s’élargissent comme des rivières en crue.

Nous voulons une ville-mère qui porte en son sein les moins mobiles et les plus âgés d’entre nous : nous voulons des transports qui leur permettent de sillonner, eux aussi, notre jungle devenue douce.

Nous voulons que nos vies respectives aient du sens, qu’elles charrient le futur de la planète plutôt que sa fin : nous voulons que chaque développement immobilier, chaque unifamiliale, chaque copropriété, soient construits à deux pas d’un arrêt d’autobus, d’une station de métro, d’une gare de train.

Nous sommes Montréal.
Nous voulons l’avenir, mais tout de suite.

Les traces

Waltz et la mobilité

L'auteur Daniel Canty participe au processus de création. Il écrit une série de textes, lesquels sont utilisés dans la trame sonore de l'oeuvre. 

Waltz
Les textes de Daniel Canty

Les souterrains

Soixante-huit bouches de métro.
Soixante-huit entrées vers le monde souterrain sont distribuées à la surface de
Montréal.

Le monde souterrain où les Anciens reléguaient leurs oublis et leurs ombres.

Passagers

Dans le métro, des visages et des vies qui s’ignorent se croisent.

Des étrangers se croisent qui, dans l’ordinaire, la répétition des jours, en
oublient parfois où ils sont, tellement cette improbabilité de circuler sous terre
leur est devenue familière.

Tout de même, il y en a qui, dans leur traversée des souterrains, n’oublient
jamais où ils sont.

...

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Carte d'identité

Jacques Poulin-Denis | Grand Poney

Jacques Poulin-Denis | Grand Poney

Jacques Poulin-Denis est un artisan des arts de la scène. Compositeur, chorégraphe, metteur en scène et interprète, il entreprend, depuis 2004, des projets qui brouillent les frontières entre la danse, la musique et le théâtre. Par ses œuvres humanistes et loufoques, il cherche à déployer la puissante vulnérabilité des personnages auxquels il donne vie. Avec plus de douze créations à son actif, le travail de Jacques Poulin-Denis a été présenté dans une vingtaine de villes canadiennes ainsi qu’aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Artiste associé du théâtre La Chapelle depuis 2012, il s’est, entre autres, mérité une résidence de création de deux mois dans le cadre du festival Tanz Im August à Berlin, en plus de diverses périodes de recherche chorégraphique à Montréal, Victoria, Vancouver, Bassano et Séoul. Il développe une approche de création interdisciplinaire qu’il enseigne régulièrement sous forme d’ateliers. Il est un proche collaborateur de la chorégraphe Mélanie Demers, avec qui il travaille à titre d’interprète et compositeur pour la majorité des pièces de sa compagnie, MAYDAY, depuis 2006. Jacques Poulin-Denis est récipiendaire des prix Isadora Duncan Dance Awards de San Francisco en 2004 et le Saskatoon Area Theater Awards en 2009.

grandponey.com

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Coproduction et codiffusion

Tangente et LA SERRE — arts vivants
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Grand Poney

Remerciements

École de danse contemporaine de Montréal 
Société de Transport de Montréal

Crédits de l’œuvre

Création Jacques Poulin-Denis
Conception électronique Samuel St-Aubin
Interprètes Nicolas Boivin, Charles Brecard, Laurent Chalifour, Matéo Chauchat, Justine Chevalier-Martineau, Sara Cousineau, Julian Czenze, Jessica Dupont-Roux, Roxanne Dupuis, José Flores, Cyndie Forget Gravel, Maïka Giasson, Gina Grant, Chloe Hart, Julien Mercille Barrette, Danny Morissette, Brontë Poiré-Prest, Emma Simon, Camille Trudel-Vigeant, Émilie Wilson, Luis Alberto Cabanzo, Margaux Dorsaz et Susannah Haight de l’École de danse contemporaine de Montréal
Conseil chorégraphique Jean-François Légaré
Texte Daniel Canty
Costumes Julie Espinasse, Marilène Bastien
Fabrication Omnifab, L’autre Atelier
Administration Stéphanie Murphy (Diagramme gestion culturelle)
Production Grand Poney

Vidéo

Réalisation et montage Joël Morin-Ben Abdallah; Caméra : Isabelle Stachtchenko, Charlie Marois, Joël Morin-Ben Abdallah;
Son Sophie Bédard Marcotte, Joël Morin-Ben Abdallah;
Le tournage a été rendu possible grâce à l'équipement de ON EST 10, coop de solidarité

Photos

Événement Vivien Gaumand
Portrait Dominique Skoltz

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